Lutter contre le sida, une église à la fois

Le pasteur Roosevelt Baptistin, 31 ans, a déjà suivi plusieurs séminaires. En atelier avec d'autres chefs religieux, ils discutent du VIH.Le pasteur Roosevelt Baptistin, 31 ans, a déjà suivi plusieurs séminaires. En atelier avec d’autres chefs religieux, ils discutent du VIH.  Photo :  Radio-Canada/Marie-Laure Josselin

« Les gens qui ont le VIH-sida, c’est une malédiction! » Lorsque Safi (nom fictif) a entendu ces propos dans la bouche d’un pasteur il y a huit ans, alors que jusque là, « il prêchait très bien », son sang n’a fait qu’un tour. « Comment un pasteur peut juger comme cela, avoir de tels préjugés? Si je dois lui confier ma situation, il va me rejeter, c’est sûr », s’est-elle dit, choquée.

Un texte de Marie-Laure JosselinTwitterCourriel

Safi est séropositive et croyante. Pour elle, les deux ne sont pas incompatibles. Elle s’est tournée vers GAP-VIES, un organisme montréalais de lutte contre le VIH, qui oeuvre depuis 20 ans auprès des communautés haïtiennes et africaines.

« On nous rapporte, des hôpitaux, que des gens commencent à prendre leurs médicaments puis leur pasteur leur dit d’arrêter, car ils vont être guéris par la prière. Plusieurs bénéficiaires nous disent que le discours qui sort de la bouche des pasteurs est réprobateur, un discours qui juge et pointe le VIH comme une punition divine », explique Joseph Jean-Gilles, directeur de GAP-VIES.

Devant ce constat, il a décidé, il y a six ans, de monter des séminaires pour sensibiliser les chefs religieux et pasteurs de ces communautés à la réalité.

« Les pasteurs ont toujours été notre préoccupation, poursuit Joseph Jean-Gilles. On a eu du mal à trouver la bonne formule, mais on a réussi à les convaincre. Ce sont des leaders d’opinion qui drainent beaucoup de fidèles. Ces communautés sont très croyantes. »

En 2012, les Québécois originaires d’un pays où le VIH est fortement endémique, essentiellement Haïti et les pays d’Afrique subsaharienne, représentaient 16 % des nouveaux diagnostics d’infection au Québec, alors qu’ils ne constituent à peine que 3 % de la population.

Apprentissage 101

Dans un local de l’organisme, une vingtaine de chefs religieux et de pasteurs se sont réunis. Ils sont attentifs. Certains griffonnent des notes, d’autres posent des questions. Devant eux, Roseline Jultéus, coordonnatrice du programme pour une réponse interreligieuse au VIH, donne un cours 101, aidée par de petits dessins. Roseline a déjà visité une centaine d’églises sur les 200 recensées par l’organisme.

« Tous les leaders religieux ne sont pas au même niveau. On prend le temps, on fait le plaidoyer du projet, on va chercher des points qui nous unissent et on s’adapte pour mieux intervenir. C’est une stratégie gagnante », fait-elle valoir.

« Les personnes infectées sont aussi dans les églises. Or, si elles sont stigmatisées ou discriminées, c’est un obstacle à la prévention du VIH-sida. » — Roseline Jultéus, coordonnatrice du programme pour une réponse interreligieuse au VIH

S’ensuivent un cours sur la sexualité et des ateliers, pendant lesquels les questions et les témoignages sont permis. À l’une des tables, deux pasteurs ont une discussion animée. « Si on dit aux fidèles qu’on va parler sexualité, ils ne vont pas venir, il faut trouver un plan », lance l’un d’eux. « Si le pasteur est lié par le tabou, il faut qu’il s’en délie et parle à sa communauté, qui dira : si le pasteur a parlé, ce n’est donc pas un tabou, c’est la culture qui nous l’avait imposé », réplique un autre.

Une vingtaine de chefs religieux et de pasteurs des communautés haïtiennes et d'Afrique subsaharienne participent à un séminaire de sensibilisation sur le VIH offert par l'organisme GAP-VIES.Une vingtaine de chefs religieux et de pasteurs des communautés haïtiennes et d’Afrique subsaharienne participent à un séminaire de sensibilisation sur le VIH offert par l’organisme GAP-VIES.  Photo :  Radio-Canada/Marie-Laure Josselin

« Une maladie comme une autre »

Au fond de la salle, Joseph Jean-Gilles observe. Il sait que les progrès sont là. « Avant, on n’aurait jamais pu évoquer certains sujets comme l’homosexualité, sinon il y aurait eu des cris. On a travaillé, c’est un atterrissage réussi, mais fragile ». Fragile, car sur 200 invitations envoyées, seuls 20 pasteurs ont répondu, même si 80 d’entre eux adhèrent à la cause.

Parmi ceux qui ont répondu à l’appel se trouve le pasteur de l’église Reflet de Christ, Robert Shutsha. Au micro, il s’insurge. « Depuis six ans, ce projet donne de l’information gratuite pour que les églises guérissent de cet état de maladie. Où sont les autres? » questionne-t-il.

« Avant, nous pensions que le sida était un péché. Aujourd’hui, j’ai la connaissance grâce à GAP-VIES et je me suis aussi référé à la Bible. Je me suis rendu compte que c’était une maladie comme une autre. Je vais donc parler à mes confrères pour les persuader bibliquement que ce n’est pas bon de rejeter quelqu’un qui a le sida », plaide-t-il.

« Nous sommes les bergers, nous devons guider et aider! » — Robert Shutsha

Safi reconnaît que le discours évolue. Pourtant, le sujet est encore délicat. Un vieux pasteur haïtien, patriarche de ce séminaire, accepte de parler, mais ne veut pas donner son nom. « Autrefois, c’était vraiment difficile d’en parler dans les églises, mais on l’évoque, car il y a des gens qui souffrent. Certains veulent garder le secret », note-t-il.

Safi, elle, a parlé à son pasteur. Pour le sensibiliser, lui, plutôt que pour y trouver un exutoire.